n luttant, En écrivant ...
QU’EST-CE QUE CONSTRUIRE UNE ALTERNATIVE? (1)
Par Patrick Mignard, vendredi 28 mars 2008 à 19:13 :: Matières à
réflexion :: #114 :: rss
Constat d’un échec historique
Répondre à cette question est difficile, parce qu’elle renvoie à deux
domaines complexes: la connaissance de l’Histoire et la place de
l’Homme dans la «construction» de l’Histoire.
En vérité, nous ne savons pas ce qu’est construire une alternative,
c'est-à-dire un passage radical d’un mode de production et de
distribution des richesses, à un autre et comment s’y prendre… mais
nous refusons de nous l’avouer.
Si l’on regarde l’Histoire, on ne peut que constater qu’il n’y a
jamais eu de stratégie véritable en vue d’une alternative à un système
et ce pour une raison simple: il n’y avait pas une connaissance de ce
qu’est l’Histoire. Les actions entreprises tout au long des siècles
n’étaient, en terme d’action, que de simples opportunités… y compris
le passage l’Ancien Régime au capitalisme en Europe.
MECONNAISSANCE DE L’HISTOIRE ET OPPORTUNISME POLITIQUE
La tentative de compréhension de la dynamique des évènements
historiques, de la recherche d’une logique dans le déroulement de
l’Histoire, d’essayer de donner un sens à cette dernière, est tout à
fait récente et peut-être datée du 19e siècle. Démarche héritière du
Siècle des Lumières, elle se fonde sur la conception qui fait de
l’Homme l’acteur de sa propre Histoire.
De fait, avant le 19e siècle, il n’y a aucune interprétation de
l’Histoire qui, si j’ose dire, est laissée entre les mains de Dieu.
C’est Dieu, ou les dieux, qui, pour nos ancêtres, fait/font
l’Histoire. Conception, bien sûr, défendue par les possesseurs du
pouvoir et les tenants des religions. Cette conception ayant
l’avantage inestimable de prêcher, au sens propre, comme au sens
figuré, la pérennité du système existant.
La plupart des changements politiques et sociaux, les vrais, ceux qui
changent la nature des rapports sociaux, pas les évènements montés en
épingle par l’Histoire officielle et qui n’ont vu que le triomphe
d’arrivistes, assoiffés du pouvoir, ces changements radicaux donc,
permettant de passer d’un mode de production à un autre, se sont fait
sans plans, sans modèles, sans véritable volonté fondée sur une
«science de l’Histoire». De ce point de vue on peut dire, d’une
certaine manière que l’Histoire s’est faite sans l’Homme-sujet, acteur
de son Histoire.
De ce nouveau rôle, il a tout à apprendre et/ou à réapprendre, en ce
début de 21e siècle, il se doit impérativement de faire le bilan de
ces presque deux siècles d’erreurs.
Aujourd’hui, et jusqu’à aujourd’hui, on peut dire que l’Homme a été
incapable d’assumer ce qu’il avait lui-même déclaré: être acteur de
son Histoire. Il n’a maîtrisé ni le progrès technique issu de son
cerveau voir les questions d’environnement, les conditions de travail,
-, ni l’organisation sociale qui devait être fondée sur une éthique
respectueuse de toutes et tous présents et à venir,… et qui plus est
fondée justement sur ce progrès technique.
Constat excessif diront certains. Pas du tout,… regardez le bilan du
20e siècle et ce que nous promet le 21e… et évaluez, l’efficacité et
le résultat des stratégies de changements au siècle dernier et celles
qui, aujourd’hui, existent.
Dans le premier cas, tout a échoué,…citez une seule expérience de
dépassement du capitalisme qui ai réussi!...
Dans le second, «on ne sait plus comment s’y prendre»… les formations
politiques qui ont la prétention de conduire le changement ne
ressortent mécaniquement que les vieilles formules qui ont fait
faillite.
UN FAUX DEPART
Dans la foulée des progrès de la Science, du développement du Progrès
technique et scientifique, dans tous les domaines, des penseurs de
l’Histoire, de l’Economie et disons, des Sciences Morales et
Politiques, ont élaboré des théories, voire des «modèles
scientifiques», ou déclarés comme tel, qui devaient tracer une bonne
fois (foi?) pour toutes, la manière de s’y prendre, d’agir, bref qui
déterminaient la «juste stratégie» pour dépasser définitivement, et
sans retour possible, le système marchand dominant.
Alliant la foi dans des valeurs proclamées et une rigueur
«scientifique» empruntée aux sciences exactes, leurs ouvrages sont
devenus plus que des ouvrages de références incontournables, mais
carrément des textes sacrés, dont les adeptes ne pouvaient souffrir,
et ne peuvent souffrir, la moindre critique toute contestation étant
considérée comme hérétique, antiscientifique (?) et pour couronner le
tout «petite bourgeoise» (?).
La stratégie politique qui sort victorieuse de ce débat d’idées et qui
se fonde sur un renversement radical du capitalisme par la classe la
plus exploitée, a dominé, et domine la pensée politique depuis plus
d’un siècle. C’est elle qui a inspiré, sous différentes formes, toutes
les actions en vue d’une alternative au 20e siècle.
Avec le recul du temps, le bilan des analyses, prédications, et autres
actions entreprises, est totalement négatif: toutes les tentatives ont
échoué,… et pour celles qui avaient ouvert les plus grands espoirs, le
retour en force du capitalisme en principe définitivement vaincu -,
dans sa phase la plus inhumaine, sonne le glas des théories qui les
avaient fondé.
Malgré cela, et en dépit de toute logique, aucune véritable leçon n’a
été tirée et n’est apparemment en passe de l’être, du moins de la part
des organisations qui croient avoir le privilège du changement… des
noms?.
Les «théoriciens» et «stratèges», au lieu d’essayer de comprendre «où
est l’erreur?»… préfèrent triturer les textes sacrés pour leur faire
justifier la situation présente et leur incapacité à penser une
stratégie.
Mythifiant les expériences passées et qui ont toutes échoué ils les
intègrent dans les fastes de leur liturgie politique.… leur redonnant
une vie non plus comme exemple à suivre mais comme symboles de ce à
quoi ils ont cru.
Le constat de l’échec théorique et des pratiques n’a jamais été fait
sérieusement, il a été éludé au nom de la «mémoire» (?), du «respect
de celles et ceux qui ont lutté» (?), en fait au nom d’une
mythification quasi religieuse du passé. L’erreur commise et qui
devrait être un facteur de progrès est devenue une pièce de musée que
l’on refuse d’examiner et qui peu à peu se recouvre de poussière
faisant disparaître ses formes.
La démarche philosophique qui se voulait à l’origine, critique, a
sombré dans un intégrisme qui ne dit pas son nom mais qui révèle une
pseudo pratique qui en dit long sur l’obscurantisme de la pensée et
l’impuissance qu’elle produit. La rhétorique radicale tenant lieu de
prêche incantatoire.
Incontestablement, et aussi dur que cela puisse être à admettre, la
problématique de l’alternative on n’employait pas ce mot à l’époque
posée dès le 19e siècle a été fausse.
Fausse dans ses prédictions: la classe ouvrière des pays industriels
développés, n’a jamais renversé le capitalisme.
Fausse dans son application: dans les pays où cette théorie a été
appliquée essentiellement dans des pays sous développés, c'est-à-dire
en contradiction avec la théorie l’expérience s’est terminée dans un
désastre économique, social et politique avec retour au capitalisme.
C’est donc, à une révision radicale de la «dialectique de l’Histoire»
qu’il faut procéder, et cela sans réticence et sans tabou… au risque,
dans le cas contraire, à reproduire les mêmes erreurs et de se réduire
à l’impuissance.
Mars 2008 Patrick MIGNARD
Voir aussi:
MANIFESTE POUR UNE ALTERNATIVE
http://www.fedetlib.net/carnets/MANIFESTE001.PDF
../...
QU’EST-CE QUE CONSTRUIRE UNE ALTERNATIVE? (2)
Les raisons de l’échec historique
L’échec est patent et incontestable nous l’avons vu, même s’il est
refoulé au plus profond de l’inconscient d’une bonne partie des
militants qui« veulent changerle monde». Il s’agit dés lors d’essayer
de comprendre le «pourquoi» de cette faillite générale. Entreprise
difficile car entravée par la pesanteur idéologique de la pensée
«critique» officielle… celle justement qui est à l’origine du
désastre.
Revisiter l’Histoire est un travail indispensable, et cela sans à
priori, sans préjugés, sans tabou. Ne plus expliquer les faits par les
textes, mais soumettre la critique des textes par les faits.
LA PROBLEMATIQUE CENTRALE
Elle est fort séduisante et peut se résumer: le capitalisme système
d’exploitation asservi principalement la classe ouvrière qu’il spolie
de plus en plus, la concentre dans les usines, en fait une force de
contestation qui en s’organisant, prendra le pouvoir et instaurera une
société sans classe débarrassée de toute exploitation.
Au premier abord rien que de très logique. C’est cette vision, avec
quelques adaptations idéologiques, qui s’est imposé dès le 19e
siècle.
Cette problématique a rapidement produit une nouvelle dimension de
l’action politique: l’organisation. En effet, il peut apparaît logique
que pour mener à bien cette action, forcément concertée, nécessitant
des moyens logistiques, une organisation existe.
Or, toute organisation pose, et posera toujours deux problèmes: celui
du pouvoir effectif et de son contrôle, et le détachement progressif
de ses membres de la réalité qu’ils représentent… autrement dit pose
le problème de ce que l’on nomme la bureaucratisation.
Cette problématique centrale va se déchirer dès le 19e siècle sur
cette question et donner naissance à différents courants dont aucun
d’entre eux ne réussira, au cours du 20e siècle à faire la preuve de
la justesse de son choix.
Mais il y a plus grave: le système capitaliste n’a pas évolué dans le
sens «prévu».
«TRAHIS» PAR LA REALITE
Plusieurs facteurs imprévus, du moins dans leurs conséquences, vont
entraîner la faillite de la problématique centrale.
La lutte des salariés, leur combat pour l’amélioration de leurs
conditions de travail et de vie, leurs revendications pour légaliser
leurs organisations, vont, dans une certaine mesure, finalement
aboutir…. entraînant non pas une aggravation des conditions des
salariés mais une amélioration augmentation du pouvoir d’achat,
garanties sociales, légalisation des syndicats…
Pourquoi une telle évolution? Parce que le système n’avait pas le
choix, coincé dans ses Etats-nations industriellement développés, il
devait pouvoir compter sur «sa» classe ouvrière qui représentait à la
fois les producteurs et les consommateurs… et puis c’était l’époque
où, à la tête de puissants empires coloniaux, le capitalisme avait les
moyens de s’acheter la «paix sociale».
Une telle situation a eu des conséquences incalculables, et en
particulier l’effondrement de la problématique centrale. Même si
«théoriquement» on parle toujours de «prise du pouvoir par les
travailleurs», on ne passera jamais à la pratique dans les pays
développés cela même où devait, selon la théorie, se renverser, à
brève échéance, le capitalisme (?). Les conditions de la classe
ouvrière ne justifiant plus un passage en force pour l’accession au
Pouvoir, la démocratie marchande ayant suffisamment donné de garanties
(formelles et à peu de frais) quant à l’expression politique, on
passera de la logique de la prise de pouvoir par la force à la logique
de la prise de pouvoir par les urnes.
L’EXCEPTION SOVIETIQUE
On peut en effet parler aujourd’hui, d’exception, de parenthèse, à
propos du «soviétisme»… et non d’une véritable alternative.
En effet, reprenant à son compte la «problématique centrale», les
leaders soviétiques ont entraîné la Russie, plus tard la Chine,… dans
une «marche forcée» vers ce qui devait être une «alternative au
capitalisme» et qui s’est avéré être une impasse tragique. Pourquoi?
La problématique centrale, inopérante dans les pays développés a été
transposée mécaniquement dans des pays sous développés, croyant qu’ils
constituaient des «maillons faibles» du capitalisme (?).
Sans préparation sociale, sans mise en place de structures de
transition permettant d’établir une dualité économique, et par
conséquent de pouvoir, par une simple pression idéologique, appuyée
par une logistique militaire, une minorité, au regard de la population
a fait une «révolution» qui s’est en fait avéré être un magistral et
spectaculaire «coup d’Etat». L’appareil du parti prenant le pouvoir et
prétendant «faire le bonheur du peuple» a instauré un «ordre social
nouveau»
Cette démarche s’est révélé rapidement absurde, irresponsable et à
l’origine d’un véritable désastre social et politique… ceci étant
aggravé par une situation internationale particulièrement défavorable
(intervention étrangère).
Non contents d’assumer cette catastrophe, les «théoriciens
révolutionnaires» du monde entier vont inciter les pays - sous
développés en voie de décolonisation à prendre la même voie qui
finira inéluctablement dans le même désastre.
L’alchimie fatale, concoctée par ce que l’on appellera à l’époque le
«mouvement communiste international» ruinera toute alternative au
système marchand qui reprendra à la fin du 20e siècle toute la vigueur
que nous lui connaissons aujourd’hui.
POURQUOI CET ECHEC?
La raison tient probablement à une conception erronée de la
«dialectique de l’Histoire», et remet évidemment en question la
«problématique centrale» de départ.
Il n’y a aucun exemple dans l’Histoire d’une rupture radicale
permettant de passer subitement d’un mode de production à un autre.
Il n’y a aucun exemple dans l’Histoire d’un changement de mentalité,
de comportement de populations entières qui font leur des principes
nouveaux de fonctionnement social.
Or, la problématique centrale est de fait fondée sur cette croyance.
Ceci vient du fait qu’il y a une surdétermination aberrante de la
logique de l’esprit humain qui consiste à croire que «si on veut le
mieux, on le peut immédiatement», que l’adaptation et la mise en place
de structures radicalement différentes peut se faire quasi
instantanément si cette action est dirigée par une structure politique
(le parti) qui en garantie la réalisation.
Une telle conception peut apparaître cohérente et satisfaisante sur le
papier,… dans la réalité ça ne marche pas, et toutes les tentatives
ont échoué.
Une société humaine ne se construit pas comme un moteur, c'est-à-dire
en agençant logiquement des pièces en vue d’un mécanisme précis. Les
relations sociales, les rapports sociaux sont le produit d’une
évolution, d’une pratique sociale qui prend du temps (et oui!), passe
par des échecs et des succès.
Ce n’est que lorsque l’ancien système est obsolète, a développé ses
contradictions au point d’être insupportables et que les nouvelles
structures sont opérantes, sont acceptées que le passage à un «autre
monde» est possible.
Toutes les expériences de changement social au 20e siècle on fait fi
de ces conditions, elles ont toutes brûlé les étapes et ont
lamentablement échoué.
Toutes les stratégies des organisations politiques «révolutionnaires»,
altermondialistes, et autres fonctionnent, aujourd’hui, à quelques
détails près sur ce modèle aberrant…. remplaçant la prise du pouvoir
central par la violence (qui a échoué), par la prise du pouvoir
central par les urnes (qui échoue toujours aussi systématiquement.
Si tout ceci est exact nos tâches sont claires:
- déconstruire la vision naïve et simpliste que nous avons de
l’Histoire héritée du 19e siècle,
- reconnaître, en dépit de toutes nos réticences, du moins de
celles de certains, l’échec total de cette vision et les catastrophes
qu’elle a entraîné;
- repenser la «dialectique de l’Histoire» et y adapter une
nouvelle stratégie.
Avril 2008 Patrick
MIGNARD
Prochain article:
QU’EST-CE QUE CONSTRUIRE UNE ALTERNATIVE? (3)
Quelle stratégie pour quel «monde nouveau»?
Voir aussi:
«MANIFESTE POUR UNE ALTERNATIVE»
http://www.fedetlib.net/carnets/index.php