Guerre du Pacifique - 4. Des îles Gilbert aux îles Philippines:
accélération de la reconquête - Novembre 1943 à octobre 1944 -
Le secteur le plus important du champ de bataille océanique était
certainement le Pacifique Central de l'amiral Nimitz, avec la route
maritime praticable la plus courte entre les Etats-Unis et le Japon,
passant par Pearl Harbor, la principale base américaine. C'est aussi
l'endroit de la planète où les distances entre des dizaines de groupes
d'îles sont les plus énormes. Des atolls séparés les uns des autres
par des centaines, voire des milliers de kilomètres. Impossible
de tout défendre, impossible de tout conquérir.
Pour Nimitz, le problème sur cette route consistait à rassembler
une force et surtout une couverture aérienne suffisante pour pouvoir
lancer avec succès un assaut amphibie dans des endroits largement
hors de portée de l'aviation basée à terre. La meilleure réponse
allait être une nouvelle fois... le porte-avions.
Entre décembre 1942, date de mise en service du premier porte-avions
de la classe Essex, et novembre 1943, ce ne sont pas moins de seize
porte-avions d'escadre qui ont été construits par les Etats-Unis,
sept lourds de classe Essex, neuf légers de classe Independance.
Aucun dans le camp japonais.
A cela il faut ajouter pas moins de vingt-trois porte-avions d'escorte!
Ces "porte-avions miniatures" américains, construits sur une coque de
navire marchand, trop lents et trop peu blindés pour suivre la flotte
de première ligne, vont se révéler précieux lors des assauts amphibies,
principalement dans la lutte anti-sous-marine. En se chargeant de
l'appui aérien des troupes débarquées, du convoyage d'avions vers
les atolls conquis, de la chasse aux sous-marins ennemis, surtout
contre les U-boot dans l'Atlantique, et de toutes les indispensables
tâches secondaires, ils permettent aux porte-avions rapides de
classe Essex de se concentrer sur la neutralisation de la flotte
et de l'aviation adverses.
La stratégie employée par Nimitz dans le Pacifique Central rappelle
l'ancienne guerre de siège. Tandis qu'une première armée attaquait
la forteresse ennemie, les îles tenues par les Japonais, une seconde
armée se tenait prête à repousser les tentatives de dégagement
de l'adversaire, la flotte combinée japonaise ou les bases aériennes
située à portée de l'île attaquée. Tandis que la force de siège pouvait
se contenter de navires lents (porte-avions d'escorte, vieux cuirassés),
la force mobile devait pouvoir se déplacer rapidement pour réagir
aux mouvements de l'adversaire ou pour neutraliser préalablement
les bases ennemies avec de foudroyants raids aéronavals.
Avant de se lancer pour de bon dans la reconquête du Pacifique,
les Américains avaient continué en 1943 les raids aéronavals
"coup d'épingle", qui avaient tant énervé les Japonais
dans la première moitié de 1942, avant Midway.
Avec l'accroissement progressif de leurs moyens, les coups d'épingle
s'étaient mués en "coups de marteaux".
En 1944, ce seront des "coups de massue"!
Le premier "coup de massue" donné par l'amiral Nimitz va être porté
dans une région périphérique du périmètre de défense japonais:
les îles Gilbert. Que l'endroit soit excentré n'empêche pas les
Japonais de s'y retrancher solidement.
Les Marines débarquent le 20 novembre 1943 dans les atolls
de Tarawa et de Makin.
A Tarawa, les Marines vont livrer une des batailles les plus rudes
et des plus sanglantes de leur histoire. La conquête de l'îlot de Betio
tourna au bain de sang et au massacre. Pour conquérir quelques
kilomètres carrés de terre, 10000 Marines vont mettre quatre jours
pour réduire au silence les 5000 Japonais de la garnison.
Bilan: 3500 tués et blessés américains, 17 blessés japonais
fait prisonniers. L'atoll se verra d'ailleurs décerner le titre
de Bloody Tarawa, "Tarawa la Sanglante", par les Américains.
Par contre la réaction navale et aérienne japonaise reste faible.
Sur mer le coup le plus dur sera le torpillage d'un porte-avions
d'escorte, le Liscome Bay, par un sous-marin japonais.
Bien que plus proche des oeuvres vives de la défense japonaise,
le deuxième "coup de massue", aux îles Marshall en février 1944,
ne déclenchera pas de réaction navale plus vive. Pour le commandement
japonais, il est devenu clair au début 1944 que le rapport des forces
n'est plus à l'avantage du Japon. Il devient impératif d'être économe
de ses ressources et de ne frapper que dans les meilleures conditions
possibles.
Cette prudence favorise l'audace américaine. Dans le Pacifique Central
aussi, la tactique du "saut de mouton" du couple de Halsey, c'est-à-dire
"frapper là où l'ennemi n'est pas" est adopté. Le corollaire s'énonce:
laisser derrière soi des bastions ennemis, mais en les affaiblissant
de telle manière qu'ils ne soient plus une menace.
Appliqué à petite échelle pour les garnisons japonaises des Marshall,
il va l'être sur une toute autre échelle pour deux lieux qui faisaient
jusqu'alors trembler les stratèges américains: Rabaul et Truk.
Retour en Nouvelle-Bretagne, dans le Pacifique Sud. Rabaul avait été
l'objet de la plupart des efforts de l'année 1943. Les raids aéronavals
de la fin de l'année l'avaient affaiblie, sans lui arracher pourtant
encore toutes ses griffes. Plutôt qu'un assaut direct sur la base
et sa redoutable garnison, Halsey et MacArthur vont combiner
leurs efforts au début 1944 pour entourer le "monstre" d'un filet
de petites bases, qui vont peu à peu l'étrangler. MacArthur entre
dans la danse avec son débarquement en Nouvelle-Bretagne
au Cap Gloucester, le 26 décembre 1943. Halsey suit en février
1944 avec Green Island, à l'est de Rabaul.
Puis les îles de l'Amirautés et d'Emirau suivront, jusqu'à ce que
Rabaul soit complètement isolé à la fin du printemps 1944.
Soumis à un bombardement régulier à partir des bases installées
en Nouvelle-Bretagne et à Bougainville, coupé de ses lignes de
ravitaillement, Rabaul ne se manifestera plus jusqu'à la fin de
la guerre. Les derniers défenseurs japonais de Rabaul, affâmés
et en loques, déposeront les armes en septembre 1945,
après la reddition du Japon.
La base aéronavale géante de Truk était encore plus redoutable.
Située dans l'archipel des îles Carolines, elle était utilisée par
les Japonais dès avant la guerre comme base de départ de la très
redoutable flotte combinée. A part peut-être le Japon métropolitain
lui-même, c'est l'endroit le mieux protégé du périmètre défensif
japonais dans le Pacifique.
Au début 1944, tout cela devait probablement se conjuguer au passé.
Menacé par l'avance américaine à l'est et au sud, Truk, de base arrière,
était devenu une base avant, quasiment sur la ligne de feu. Au début
février 1944, la flotte combinée japonaise quitte donc sa base pour
se replier sur les Palau, puis à Lingga, près de Singapour, avant de
s'installer à Tawi Tawi, dans le sud des Philippines. Quand, une semaine
plus tard, l'aéronavale américaine lance une attaque contre Truk,
celle-ci est quasiment vide. Les Japonais évitèrent ainsi de justesse
leur propre Pearl Harbor, le 17 février 1944.
Si les pertes japonaises en navires (deux croiseurs légers) restèrent
modérées, les pertes en avions et en installations fixes sont beaucoup
plus lourdes. Les Américains repasseront en avril 1944 pour arracher
ce qu'il reste de dents à la base japonaise, et celle-ci restera
inoffensive jusqu'à la fin de la guerre, sans qu'un débarquement
dans les Carolines ne s'avère nécessaire. Tout comme Rabaul,
ses défenseurs épuisés capituleront après la reddition du Japon.
La pratique des raids américains en profondeur dans le dispositif
japonais était maintenant bien rôdée. La Flotte américaine
du Pacifique, numéroté 3ème ou 5ème, suivant la pratique
du commandement alternatif, commandés par William Halsey
ou Raymond Spruance, sa composition restant inchangé,
est créée avec la plupart des porte-avions lourds d'escadre
de la Flotte américaine: surtout les Essex et les nouveaux
cuirassés post-Pearl Harbor, dont les Iowa, Missouri
et New Jersey, le premier d'entre-eux arrivant
dans le Pacifique au début 1944.
Quand une opération amphibie est en cours, cette flotte tient
la flotte combinée japonaise à distance et attaque les aérodromes
d'où les Japonais pourraient contre-attaquer les plages
de débarquement. Dans l'intervalle, entre deux débarquements,
la force de raid assène de puissants "coups de massue"
aux bases japonaises situées au delà de l'objectif suivant.
L'avantage quantitatif et qualitatif acquis par les Américains
à ce stade de la guerre est devenu tel que plus aucune attaque
aérienne japonaise ne parvient à rendre les coups reçus.
Si son théâtre habituel est le Pacifique Central, la force de raid
n'hésite pas à intervenir également en soutien des opérations
amphibies dans le Pacifique Sud.
Dans les îles Salomons, les opérations amphibies américaines prennent
fin. Pour les combats terrestres, par contre, les garnisons japonaises
de Bougainville et de Nouvelle-Bretagne continueront la lutte
jusqu'à la capitulation du Japon, le 2 septembre 1945.
En Nouvelle-Guinée, MacArthur part à la reconquête de la côte
septentrionale de l'île. Il va tirer pleinement parti de la mobilité
que lui confère sa flotte pour débarquer là où les Japonais ne sont pas,
et les obliger à se battre dans les plus mauvaises conditions pour
ne pas être anéanti. Le premier débarquement a lieu à Hollandia
le 22 avril 1944, puis suivront ceux de Wadke et de Biak en mai 1944.
Ce dernier débarquement va quand même provoquer une réaction japonaise.
Une première et une seconde tentative d'acheminer des renforts sont
abandonnées à l'apparition de la flotte de couverture de MacArthur.
Une 3ème tentative japonaise était en préparation au début juin 1944
(opération Kon) avec rien moins que le moitié de la flotte combinée,
quand le débarquement américain sur Saipan détourna les Japonais
du sud pour recentrer leur attention vers l'est.
Si douloureuses qu'avaient été les offensives américaines avant juin
1944, elles n'avaient mordue que dans les conquêtes périphériques
de l'empire japonais. Avec l'opération contre les îles Mariannes,
tout change.
Cette fois, c'est bien la substance même du Japon qui est attaquée.
C'est d'autant plus vrai que les Marianne mettraient les nouveaux
bombardiers américains B-29 Superfortress à portée directe
du Japon métropolitain.
C'est pour défendre cela que les Japonais vont mettre en jeu tout
ce qu'ils ont à leur disposition, et accepter la première bataille
aéronavale menée depuis plus d'un an et demi.
Quel est le rapport de force à la veille de la bataille
de la Mer des Philippine? Du côté japonais, le total est vite fait:
aux deux survivants des combats du Pacifique, le Zuikaku
et le Shokaku, s'ajoute le flambant neuf Taiho.
En juin 1944, ce sont donc les trois seuls porte-avions d'escadre
japonais. A leur côté, les porte-avions légers sont au nombre de
quatre, avec l'appoint des ex-porte-hydravions Chitose et Chiyoda,
et enfin deux nouveaux grands porte-avions, mais n'ayant la capacité
aérienne que des petits: Junyo et Hiyo. Total final: trois grands
et six petits. C'est-à-dire beaucoup moins qu'au début de la guerre.
Leur force en cuirassés est restée peu entamée: trois coulés,
dont un par accident, cinq survivants, deux nouveaux.
Total: sept.
Au même moment, du côté américain, ce ne sont pas moins
de dix-sept porte-avions lourds d'escadre, de classe Essex,
et neufs légers, de classe Independance, qui sont en service
ou aux essais.
De plus, le nombre de porte-avions d'escorte dépasse maintenant
la cinquantaine.
Total: 76 porte-avions.
La superiorité américaine est absolue et écrasante!
Jusqu'alors, les Japonais avaient deux avantages: la proximité
de bases terrestres et le surplus de rayon d'action de leurs avions
embarqués sur leurs adversaires.
Ces avantages vont se retourner contre eux. Lors de la préparation
au débarquement à Saipan, en juin 1944, la première des Mariannes
attaquées, les Américains dévasteront toutes les aérodromes
japonais en mesure de troubler le débarquement. Les pertes
en avions du côté japonais seront énormes.
Le 19 juin 1944, ce sera le "Marianas Turkey Shot", le célèbre
"Tir aux pigeons des Mariannes", ainsi surnommé par un aviateur
américains anonyme.
La flotte japonaise, arrivant à proximité de la flotte américaine
le 19 juin 1944, est en mesure de frapper la première,
mais leurs aviateurs se heurtent à des chasseurs d'une autre
trempe que ceux qu'ils avaient affrontés en 1942. Le chasseur
A6M Zeke, qui surclassait Hurricane, Spitfire et Wildcat,
et régnait en maître sur les champs de bataille aéronavals,
est maintenant désespérément et définitivement surclassé
par les nouveaux F6F Hellcat et F4U Corsair américains.
Mais le pire pour les Japonais est l'effondrement de la qualité
de ses pilotes: ceux qui avaient fait leurs classes en Chine et
en Mandchourie, qui avaient attaqué Pearl Harbor et Midway,
ont presque tous ont disparu. Et le Japon n'a plus ni le temps
ni les moyens de les remplacer.
Au dessus de la Mer des Philippines, en septembre-octobre 1944,
c'est la réédition du "Tir aux pigeons des Mariannes" de juin.
C'est l'hécatombe pour les Japonais!
Désormais, la flotte américaine règne en maitre absolu. Le décompte
du nombre de porte-avions japonais coulés va perdre beaucoup de
son importance, car il n'y a de toute façon plus d'avions et surtout
plus de pilotes japonais, bons ou mauvais, à mettre dessus. Et toutes
ces pertes sont quasiment sans contrepartie de l'autre côté.
Aucun navire américain n'ayan été réellement endommagé.
Les Japonais pourraient se consoler en constatant que la poursuite
lancée le lendemain par les porte-avions américains fait beaucoup moins
de dégâts qu'ils n'auraient pu le craindre, mais les grands vainqueurs
de la bataille navale furent les sous-marins américains: ils envoient
par le fond les trois quarts des porte-avions d'escadre qui restaient
au Japon!
Inutile de dire que cette défaite totale japonaise n'a pas stoppé
la conquête américaine des Mariannes. Les combats terrestres seront
très durs et très coûteux pour les Américains, les scènes d'attaques
suicides collectifs atroces, mais rien n'arrête plus la machine
de guerre américaine: dans certaines de ces îles, certains
combattants japonais continueront le combat pendant plus
de 20 ans après la fin de la guerre! Ils n'étaient tout simplement
pas au courant et ne pouvaient tout simplement pas imaginer
un seul instant la défaite et la capitulation du Japon.
C'est probablement dans les Mariannes qu'il faut situer la fin
de la guerre navale dans le Pacifique. Le déséquilibre des forces
est devenu tel que plus aucune stratégie rationnelle ne pourrait
donner la victoire. A partir de ce moment, le Japon va recourir
à la stratégie du désespoir.
La manifestation la plus spectaculaire de cette nouvelle orientation
seront bien sûr, vous l'avez deviné, les kamikazes, "Vent divin"
en japonais. Mais ils ne sont qu'une des manifestations d'une façon
de penser qui affectera tout autant les combattants à terre
ou les marins. Dans le calcul coût-bénéfice que devrait faire
un stratège pour engager ses forces, la colonne coût ou perte
est complètement niée.
Sur mer, la manifestation la plus spectaculaire de cette façon
de calculer sera la reconquête des îles de Leyte, en octobre 1944,
et de Luçon, en janvier 1945, dans les Philippines, la campagne
d'Iwo Jima, en février-mars 1945, et la bataille d'Okinawa,
en avril-juin 1945.
--
"La 2ème Guerre mondiale au jour le jour. 2194 jours de guerre",
Cesare Salmaggi et Alfredo Pallavisini, sélection Reader's Digest, 1980
--
Jacqueline "Jade" Devereaux -
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